Les Français boudent les États-Unis, le trafic entre les deux pays recule, et Air France (AF) continue pourtant d’y ouvrir des lignes. Elle vise le passager américain qui vient dépenser en France, de préférence à l’avant de l’appareil.
Je pose deux chiffres côte à côte. D’un côté, des ventes de forfaits vers les États-Unis en chute de 25,5 % sur un exercice 2025/26 presque bouclé chez les tour-opérateurs du Seto, selon le bilan d’étape présenté mi-septembre, après 14,6 % de baisse l’année précédente. De l’autre, 5,5 millions d’Américains accueillis en France en 2025, soit 17 % de plus en un an. Entre les deux, une compagnie qui a choisi son camp.
Selon la DGAC, le trafic entre la France et les États-Unis a reculé de 2,9 % au premier semestre 2026, et de 3,7 % sur le seul mois de juin, Coupe du monde ou pas. Les volumes s’effritent. Ce qui tient, c’est la valeur.
La France commence à bord
Pour un voyageur américain, Paris commence à l’embarquement : la table, le champagne, les maisons françaises, le dessin des cabines. Air France vend la destination avant l’atterrissage et Ben Smith l’assume. Le 18 septembre à Londres, Skytrax sacrait La Première meilleure Première classe au monde et classait Air France septième compagnie mondiale. Le directeur général d’Air France-KLM en a profité pour rappeler à Reuters que Paris concentre les maisons de luxe et les tables étoilées, et que ce positionnement aide la compagnie à encaisser la flambée du kérosène provoquée par la guerre en Iran. Il l’avait dit plus crûment au Financial Times en mars 2025 : « C’est incroyable ce que les Américains paient pour venir ici. »
Les comptes suivent. Au deuxième trimestre 2026, la recette unitaire du groupe a progressé de 8,7 % à change constant. Le groupe l’explique par la montée en gamme, la baisse de l’offre du secteur liée au conflit au Moyen-Orient, la hausse des prix des billets et le cargo. Dans le communiqué, Ben Smith évoque « une demande toujours soutenue pour les voyages dans les classes Premium », Asie et Amérique du Nord en tête. Dans la présentation publiée fin juillet, le groupe affiche un chiffre d’affaires en hausse de 11 % en Business et La Première, et de 14 % sur les seuls États-Unis. Il précise que l’essentiel de cette croissance vient des voyageurs de loisirs à haut rendement, davantage que de la clientèle d’affaires. La Première, à elle seule, progresse de 25 %, avec 12 % de sièges en plus.
Un réseau qui choisit ses terrains
Le programme de l’été 2027 va dans le même sens. Deux ouvertures en mai au départ de Paris-CDG, Nashville (BNA) et San Diego (SAN), trois vols par semaine chacune en Airbus A350-900 : deux villes qu’Air France dit être seule à relier à Paris sans escale. Newark (EWR) retrouve une deuxième fréquence quotidienne saisonnière à partir du 3 mai. Le réseau américain passera à 20 destinations.
À l’inverse, Denver (DEN) disparaît du programme d’été : ses trois rotations hebdomadaires ont été fermées à la réservation fin septembre, après une suspension confirmée pour l’hiver. Air France n’a pas officialisé d’abandon, mais United Airlines (UA) ouvrira un Denver-Paris quotidien le 27 mai 2027, depuis son propre hub. La compagnie française assure que les capacités seront réaffectées en Amérique du Nord, sans baisse globale de l’offre. À Denver, elle laisse le terrain à un concurrent qui joue à domicile. À Nashville et San Diego, elle se pose là où elle sera seule.
Un pari qui a ses fragilités
Cette stratégie dépend du pouvoir d’achat d’une clientèle dont la monnaie a perdu plus de 10 % face à l’euro en 2025 et n’a que peu regagné depuis : fin septembre, l’euro valait encore autour de 1,15 dollar. À la mi-mars, les signaux viraient au rouge. Les réservations des États-Unis vers l’Europe pour juillet 2026 reculaient de 11,2 %, selon un échantillon de Cirium tiré des agences en ligne et des GDS. L’alerte ne s’est pas retrouvée, à ce stade, dans les cabines avant d’Air France-KLM. Reste la concurrence, qui a lu la même copie : Lufthansa (LH) et British Airways (BA) ont refait leur Première pour séduire les mêmes Américains fortunés.
Pour le tourisme français, l’enjeu dépasse l’aérien. Avec 5,5 millions de visiteurs sur 102 millions en 2025, les Américains pèsent environ 5 % des arrivées étrangères. Ils génèrent pourtant 10 % des recettes, selon les chiffres 2024 d’Atout France. Une compagnie qui les fait entrer par la grande porte travaille aussi pour les hôtels, les tables et les boutiques. La stratégie américaine d’Air France se résume ainsi : ne plus se contenter d’emmener les Français en Amérique, faire venir l’Amérique en France. Et la faire payer.
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