VOYAGES
Le tourisme dans tous ses états
Les Imoca alignés le long du ponton à Saint-Malo, le 1er novembre. Au premier plan, MACIF Santé Prévoyance de Sam Goodchild, aux avant-postes dès la première nuit. Photo Imène Nessah / Voyages Presse.
Par Imène Nessah

Route du Rhum : 3 500 milles de publicité.

Cent quinze voiliers ont quitté Saint-Malo dimanche à 13h02, cap sur Pointe-à-Pitre. Sur les pontons, Voyages Presse a croisé Élodie Bonafous, qui s’élance pour sa première transat en solitaire. Derrière la course, une autre régate se joue, moins photogénique : celle des retombées touristiques. Sur ce terrain, la Guadeloupe a quelques longueurs d’avance.

J'ai toujours pensé que la Route du Rhum était la plus belle publicité jamais achetée par une destination. Regardez son nom officiel : Route du Rhum-Destination Guadeloupe. L'archipel ne se contente pas de sponsoriser une course : il en est la ligne d'arrivée, le décor et la promesse. Pendant deux semaines, chaque bulletin météo, chaque pointage, chaque image de trimaran lancé à 35 nœuds se termine par le même mot.

Et la machine tourne déjà à plein régime. Une nuit a suffi pour offrir un duel, une collision et un ancien vainqueur reparti à l'assaut. De quoi nourrir les écrans jusqu'aux arrivées.

Laperche devant, Caudrelier en embuscade

Le coup de canon a retenti dimanche 1er novembre à 13h02, au large de la pointe du Grouin. Sur les 118 skippers annoncés, 115 ont pris le départ de cette 13e édition, répartis en six catégories : Ultim, Imoca, Ocean Fifty, Class40, Vintage Mono et Vintage Multi. Au programme, 3 500 milles jusqu'à la Guadeloupe.

Chez les géants, Tom Laperche (SVR-Lazartigue) a pris les commandes dès les premières heures, talonné par Armel Le Cléac'h (Maxi Banque Populaire XI) et Anthony Marchand (Actual Ultim 4). Le Cléac'h a été mesuré à 38 nœuds, soit 70 km/h, au nord d'Ouessant. « On a connu une nuit bien costaud », résumait Laperche lundi matin. Il a été l'un des premiers à empanner, vers 4 heures, à environ 155 milles au sud-ouest du Fastnet.

Le tenant du titre, Charles Caudrelier, ne pointait qu'au 20e rang peu après le départ, sur son nouveau Maxi Edmond de Rothschild. Personne ne s'en inquiète vraiment : c'est lui qui détient le record de l'épreuve, 6 jours 19 heures 47 minutes et 25 secondes, établi en 2022. Les Ultim abordent maintenant un étroit couloir dépressionnaire, avec pluie, vent qui s'effondre puis repart du nord-nord-ouest. Le genre de passage qui redistribue les cartes.

Première casse aussi. L'Imoca Initiatives-Cœur de Violette Dorange et le trimaran Use It Again de Romain Pilliard, engagé en Vintage Multi, se sont percutés dimanche. Les deux skippers sont indemnes, mais le foil tribord de l'Imoca et un flotteur du multicoque ont souffert. Tous deux ont fait route vers Roscoff dans la nuit pour évaluer les réparations.

Dans les autres classes, la hiérarchie reste ouverte :

  1. Imoca : Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance) et Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei), qui a frôlé le départ anticipé, se montrent les plus incisifs.
  2. Ocean Fifty : peloton groupé autour de Basile Bourgnon (Edenred), Pierre Quiroga (WeWise) et Matthieu Perraut (Elvest).
  3. Class40 : Pierre Leboucher (Institut Imagine) mène pour sa première Route du Rhum.
  4. Vintage Multi : Francis Joyon (Oceans), vainqueur en 2018, devance Damien Seguin et Éric Péron.

Élodie Bonafous, le grand saut en solitaire

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Sur le ponton, sous la bruine, Élodie Bonafous a le sourire de celle qui va enfin y aller. À 31 ans, la Finistérienne dispute sa première Route du Rhum et surtout sa première traversée de l'Atlantique en solitaire, à la barre de l'Imoca Association Petits Princes-Quéguiner. Formée sur le circuit Figaro sous les couleurs du Groupe Quéguiner, elle a déjà traversé plusieurs fois, mais toujours accompagnée, notamment lors de la dernière Transat Café L'Or avec Yann Eliès. En 2025, elle a signé sa première victoire en Imoca.

Ce qu'elle cherche au large, elle l'a confié sans détour à Voyages Presse : « Ça apprend à vraiment se pousser à la limite. On cherche toujours à aller un tout petit peu plus loin que sa limite de capacité, c'est hyper challengeant. J'ai vécu des choses et appris sur moi-même des choses que je ne pensais même pas découvrir. » Fatigue extrême, hallucinations, états proches de la transe : elle a tout connu. Au point que la navigation lui manquait dès qu'elle remettait pied à terre, « tellement c'était incroyable ce que je vivais en mer ».

À bord de son Imoca, la solitude n'a rien de silencieux. Le petit habitacle sert à tout : dormir, se reposer, cuisiner, chercher le sommeil. « C'est hyper bruyant », prévient-elle. Les capteurs et les systèmes de détection déclenchent des alarmes en permanence, les bouts glissent, le carbone grince. Un bateau bien plus puissant et plus abouti techniquement que tout ce qu'elle connaissait avant lui, qui l'a obligée à tout apprendre : plus de choses à connaître, à penser et à anticiper.

Son credo avant de larguer les amarres : partir avec un bateau propre, sur lequel elle peut compter. Les manœuvres impossibles à répéter sur l'eau, elle les travaille en préparation mentale, en les visualisant. Le nom de son bateau n'a rien d'un hasard. Avec le Groupe Quéguiner, qui finance le projet, elle a choisi de le confier à l'Association Petits Princes, qui accompagne des enfants gravement malades, souvent hospitalisés, pour « alléger le quotidien et leur permettre de rêver ». Un écho direct à son propre rêve d'enfant, le Vendée Globe. « On accueille régulièrement des petits princes et des petites princesses sur le projet, c'est trop chouette », sourit-elle. Juste avant le départ, Augustin, 12 ans, passionné de voile, devait ainsi monter à bord.

Saint-Malo, 47 000 habitants et un million de visiteurs

Pendant treize jours, du 20 octobre au 1er novembre, la cité corsaire a changé d'échelle. Le village, gratuit et sans réservation, alignait 150 exposants sur plus de 70 000 m². Pour une ville de 47 439 habitants selon l'Insee, la mairie attendait plus d'un million de visiteurs. Selon France 3, le compte y est, avec en prime 11 000 spectateurs au cap Fréhel pour le départ.

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Le précédent de 2022 donne la mesure. Une étude Flux Vision d'Ille-et-Vilaine Tourisme avait compté 1,5 million de personnes sur la période, avec un pic à 141 000 visiteurs le samedi 5 novembre. La fréquentation avait doublé par rapport aux semaines voisines, avec une présence belge plus marquée qu'à l'ordinaire.

Reste la question qui fâche : qui encaisse ? La Ville a inscrit 3,04 millions d'euros de dépenses de fonctionnement liées à la course dans son budget primitif 2026. Hôteliers, restaurateurs et commerçants récoltent, la collectivité paie la logistique. Parler en bloc de « retombées pour Saint-Malo » gomme cette répartition. Signe que l'aubaine attire aussi les petits malins, l'État et le parquet ont annoncé des contrôles renforcés sur les locations de bateaux, avec ou sans skipper.

Nouveauté de l'édition, un premier festival Off a débordé du village. Une piste intéressante pour un territoire qui cherche à transformer un pic de treize jours, tous les quatre ans, en fréquentation durable.

La Guadeloupe joue à domicile

Côté arrivée, l'ambition est chiffrée. Jean-Claude Nelson, vice-président du conseil régional de Guadeloupe, vise 30 à 35 millions d'euros de retombées pour cette édition, contre 29,6 millions en 2022. Et l'archipel n'a pas attendu Pointe-à-Pitre pour se montrer : 950 m² de Guadeloupe occupaient le village malouin.

Le vrai rendez-vous se joue dans quelques jours. Le village guadeloupéen ouvre le 6 novembre. En 2022, plus de 300 000 spectateurs avaient assisté aux arrivées. Pour battre le record de Caudrelier, le premier Ultim devra couper la ligne avant le dimanche 8 novembre à 8h49, heure de Paris.

Puis le spectacle s'étire. Les Class40 et les Vintage arrivent au compte-gouttes pendant deux à trois semaines : en 2022, le Guadeloupéen Rodolphe Sepho avait bouclé la traversée en 18 jours et 15 heures. Il est de nouveau au départ cette année, en Class40. Chaque arrivée, de jour comme de nuit, remplit les quais de Pointe-à-Pitre. Pour une destination, c'est une rare saison événementielle en novembre, adossée à des images diffusées dans toute la France.

Quarante-huit ans de suspense

La recette n'a pas changé depuis 1978. Cette année-là, Saint-Malo l'avait emporté sur Bordeaux comme port de départ, 38 marins s'étaient alignés, et l'arrivée s'était jouée à 98 secondes. En 2018, Francis Joyon s'imposait encore avec 7 minutes et 8 secondes d'avance. Un marin seul, un bateau, l'Atlantique : la formule fait toujours recette, et la Guadeloupe le sait mieux que personne.





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