Bienvenue sur la plus grande île du monde : plus de 2 millions de km² pour à peine 57 000 habitants, soit 0,03 habitant au km², la plus faible densité de population de la planète. Aux trois quarts vide et glacée, la plus grande île du monde suscite pourtant bien des envies et des convoitises. Et pour ne céder ni aux tentations ni aux intimidations, il fallait la désenclaver…
Air Greenland (GL), en étroite association avec Greenland Airports, l’établissement qui gère les 13 aéroports et 47 héliports du pays, l’a bien compris. Ensemble, ils viennent de boucler une série d’inaugurations : trois aéroports déjà en service mais au trafic limité ont été modernisés et leurs pistes allongées. Sur cette terre où Erik le Rouge* débarqua vers 982, et qu’il baptisa « terre verte » avec un sens du marketing qui force encore le respect, trois plateformes étaient prioritaires. Nuuk d’abord, la capitale, qui concentre un tiers de la population. Qaqortoq ensuite, passée du statut d’héliport à celui d’aéroport, atout essentiel pour développer le tourisme dans l’extrême sud. Ilulissat enfin, la ville la plus touristique et la plus fréquentée du Groenland, véritable vitrine de « la grande île* ».
Un aéroport au milieu de nulle part
Jusqu’à un passé récent, la porte d’entrée du Groenland, Kalaallit Nunaat en langue inuit, c’était Kangerlussuaq (SFJ). Une ancienne base américaine dotée d’une piste de 2 810 mètres, posée au milieu de nulle part sur un haut plateau, coincée entre pics montagneux et calotte glaciaire toute proche, très proche même, avec ses bœufs musqués vagabondant ici et là en totale liberté.

On y débarquait du vol de Copenhague dans ce qui ressemblait davantage à des baraquements militaires, savoureux mélange de constructions de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide. Le passager international y patientait avant d’embarquer sur un vol domestique vers les villes côtières. Kangerlussuaq était l’aéroport international, la porte d’entrée de tout le pays : en langage aérien, on parle de « hub and spoke », plateforme de correspondance ou moyeu central (moins joli).
Nuuk (GOH), la capitale, a ouvert le bal
Pour le transporteur national Air Greenland, qui aligne une flotte de huit avions, bientôt neuf, composée d’un Airbus A330-800 et de sept Dash 8-200, il était vital d’ouvrir son réseau domestique comme international sans plus dépendre d’un seul aéroport, certes fiable, mais à l’image de bout du monde.

C’est donc à Nuuk que le bal a débuté, avec l’inauguration le 28 novembre 2024 d’une toute nouvelle piste de 2 200 mètres, capable d’accueillir le seul long-courrier de la compagnie. Ouverte en 1979, l’ancienne piste ne mesurait que 950 mètres, ce qui limitait drastiquement les appareils capables d’y opérer des rotations commerciales. La nouvelle aérogare, ouverte cinq mois avant la piste, peut traiter 800 passagers à l’heure. Mais jusqu’à l’ouverture officielle de la piste en novembre 2024, seuls les turbopropulseurs régionaux pouvaient s’y poser.


Depuis Nuuk, Air Greenland dessert Copenhague (CPH) toute l’année, avec le renfort de SAS Scandinavian Airlines (SK) en été. Icelandair (FI) relie Reykjavik (KEF) toute l’année. S’y ajoutent Newark (EWR), desservi l’été par United Airlines (UA), et Iqaluit (YFB), au Nunavut canadien, reliée à Nuuk par Air Greenland en saison estivale uniquement. De quoi permettre aux Inuits du Groenland de rendre visite à leurs cousins du Canada.

Qaqortoq (JJU) : une réduction significative des temps de trajet
Inauguré le 16 avril 2026, Qaqortoq est un ancien héliport devenu aéroport, doté d’une piste de 1 500 mètres adaptée aux Dash 8-200 et Dash 8-400. Desservi par Air Greenland et Icelandair, il remplace Narsarsuaq (UAK) comme principale plaque tournante aérienne du sud du Groenland. Jusqu’ici, rejoindre Qaqortoq imposait des transferts complexes en hélicoptère ou de longues traversées en bateau, chronophages et très dépendants d’une météo changeante. Désormais, l’avion s’y pose directement. Air Greenland assure des liaisons régulières toute l’année avec Nuuk, tandis qu’Icelandair propose des vols saisonniers depuis Keflavík pendant l’été, rendant le sud du Groenland nettement plus accessible aux visiteurs internationaux.

Narsarsuaq, avec sa piste de 1 830 mètres construite par les Américains, n’avait pourtant pas à rougir. Mais son isolement géographique et son approche difficile, pour ne pas dire très difficile, le marginalisaient. L’aéroport était d’ailleurs célèbre chez les pilotes du monde entier pour une procédure d’approche particulièrement pointue dans un environnement de fjord. Situé à 50 milles nautiques au fond du fjord Tunulliarfik, encadré de montagnes culminant entre 3 000 et 5 000 pieds (914 à 1 524 mètres), il dispose d’une piste en béton présentant une pente de 1,68 %. Certaines procédures imposent des plans de descente prononcés, de 4,1° à 5,6°, avec des virages en vent arrière main gauche ou des manœuvres de dégagement strictes en cas de perte de visibilité.
Mais que l’on se rassure : officiellement rétrogradé en héliport, l’ancien aéroport n’a pas dit son dernier mot. Le locataire d’une certaine Grande Maison Blanche a signé le 22 septembre dernier avec le Danemark et le Groenland un accord qui permet aux États-Unis d’y établir une nouvelle zone de défense, ainsi qu’à Mestersvig, sur la côte est. Ajoutées à Pituffik, l’ancienne base de Thulé qui n’a jamais fermé, cela fera trois implantations américaines sur l’île. Et comme Washington compte bien garder la piste, parler d’héliport relève un peu du jeu de mots.
Ilulissat (JAV), la troisième porte : l’aéroport des icebergs
Ilulissat est la ville la plus touristique du Groenland, au bord du fjord glacé classé par l’UNESCO, là où le glacier Sermeq Kujalleq, l’un des plus productifs au monde, déverse ses icebergs dans la baie de Disko, prolongement de la mer de Baffin. Pourtant, jusqu’à très récemment, sa piste ne mesurait que 845 mètres, coincée entre une chaîne de collines littorales et la mer. Le nouvel aéroport, doté d’une piste de 2 200 mètres, a été inauguré le 29 octobre dernier par un vol direct depuis Copenhague assuré par l’A330neo d’Air Greenland. Icelandair suivra l’été prochain depuis Keflavík, à raison de trois vols par semaine du 3 juin au 16 octobre 2027. Un équipement longtemps espéré et indispensable, face au nombre grandissant de touristes venus du monde entier.

« La plus grande usine à glaçons géants du monde, c’est ici », résumait Nicolas Hulot en août 2001 dans son émission Ushuaïa, sur TF1. C’est aussi de cette baie de Disko que serait parti, selon une hypothèse souvent avancée, l’iceberg fossoyeur du Titanic, au terme d’une dérive mortelle très loin vers le sud. Et c’est jusqu’aux côtes de Terre-Neuve que dérivent encore les icebergs groenlandais, où des bateaux viennent capturer ce qu’il en reste. Bien diminués, découpés, ils finissent en glaçons d’une rare pureté ou en eau d’iceberg mise en bouteille, vendue hors de prix.

Air Greenland et son tout nouvel avion : un Airbus A320neo
Un seul avion à réaction pour trois nouvelles plateformes, ce n’était pas tenable. Air Greenland a donc dévoilé son premier Airbus A320neo à ses couleurs, quelques jours seulement avant l’ouverture d’Ilulissat. Baptisé « Unaaq », ce monocouloir loué auprès de Carlyle sera livré en décembre 2026, puis adapté aux conditions groenlandaises avant d’entrer en service en avril 2027 sur la liaison directe Ilulissat-Copenhague, juste à temps pour la première haute saison estivale du nouvel aéroport.

La compagnie toute de rouge vêtue pourra ainsi ajuster sa capacité en alternant entre son A330neo « Tuukkaq », plus capacitaire, et l’A320neo, plus petit. Les équipages du « Tuukkaq » pourront aussi voler sur le nouvel appareil, aux côtés de pilotes de Dash 8 actuellement en formation pour passer sur A320neo. C’est ce qu’Airbus appelle la CCQ, « Cross Crew Qualification » ou qualification croisée d’équipage : grâce à des cockpits très proches, un pilote qualifié sur A330 peut obtenir la qualification A320 au terme d’une formation courte, puis voler sur les deux types.

En attendant l’arrivée d’Unaaq, les vols réguliers d’hiver entre Copenhague et Ilulissat ont débuté en ce début novembre. Ils sont opérés pour le compte d’Air Greenland par la compagnie danoise Jettime (JO), en Boeing 737-800 de 180 places. Un vol par semaine actuellement, deux pendant les fêtes, et six par semaine dès la saison estivale 2027.
Le logo rouge de la compagnie affiche une identité arctique : un cristal de glace, symbole du climat glacial du pays et du caractère unique de cette contrée. Avec trois nouveaux aéroports et bientôt deux Airbus, Air Greenland voit l’avenir en bleu, comme le ciel.

*Erik le Rouge : Erik Thorvaldsson, dit Erik le Rouge, explorateur norrois né en Norvège vers 950 et mort au Groenland vers 1003. Il doit son surnom à la couleur rousse de ses cheveux et de sa barbe, autant qu’à son tempérament ardent. Il est entré dans l’histoire pour avoir fondé la première colonie européenne durable au Groenland.
*La Grande Île : l’expression désigne presque exclusivement Madagascar, que ses dimensions justifient : 1 580 km de long, 580 km de large et une superficie de 587 000 km² ou 591 896 km² selon les sources, le second chiffre étant celui revendiqué par le gouvernement malgache. Le Groenland reste plus de trois fois et demie plus grand.
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