VOYAGES
Le tourisme dans tous ses états
L'IA ne connaît pas l'odeur d'un souk
Par Imène Nessah

L'IA ne connaît pas l'odeur d'un souk

J'ai demandé à une IA de me planifier un séjour. Elle a choisi l'Égypte. En trente secondes elle m'a sorti un itinéraire de cinq jours, des hôtels notés 4,8 sur 5, des restaurants incontournables, des activités authentiques. C'était parfait. C'était complet. C'était mort.

Pas l'odeur des épices du souk Khan el-Khalili au Caire. Pas la lumière rasante sur les temples de Louxor à 6h du matin. Pas ce silence étrange dans la Vallée des Rois quand les groupes de touristes ne sont pas encore arrivés.

J'avais essayé avec la Tunisie aussi. Même résultat. Un itinéraire propre, logique, optimisé. Qui ne sentait rien. Qui ne respirait pas.

L'IA avait fabriqué des voyages. Pas des expériences.


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Pyramide de Gizeh, © Imène Nessah

Ce que l'IA fait très bien

L'IA est imbattable pour certaines choses. Comparer les prix, vérifier les disponibilités, structurer un itinéraire logistique, identifier les incontournables d'une destination. Sur ces tâches elle est plus rapide et plus exhaustive que n'importe quel humain.

Elle est aussi très forte pour donner l'illusion du conseil personnalisé. Elle vous pose des questions sur vos préférences, elle analyse vos réponses, elle génère quelque chose qui ressemble à un voyage sur mesure. Le tout en moins de deux minutes.

Et c'est exactement là que le problème commence.

Ce que l'IA ne sait pas

L'IA travaille sur des données. Des millions d'avis, de blogs, de guides, de descriptions d'hôtels. Elle agrège, elle synthétise, elle optimise. Mais elle n'a jamais posé le pied quelque part. Elle ne sait pas que le riad le mieux noté de Marrakech est en réalité à deux rues d'une artère bruyante qui vous réveillera à 6h du matin. Elle ne sait pas que le restaurant authentique recommandé par tous les algorithmes est depuis longtemps une adresse à touristes qui ne ressemble plus à rien de local.

Elle ne sait pas non plus que vous avez peur des espaces confinés. Que votre mère ne mange pas de viande. Que votre enfant s'endort mal dans un lit qu'il ne reconnaît pas. Que vous avez besoin d'un balcon pour fumer le matin. Que vous détestez les visites guidées mais adorez vous perdre avec une carte papier.

Ces informations ne sont pas dans les données. Elles sont dans une conversation.


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Port de Sidi Bou Saïd, © Imène Nessah


Le voyage comme expérience sensible

Le voyage c'est d'abord du corps. L'air humide de Bangkok à l'aube. Le froid sec de Reykjavik en novembre. La poussière rouge du désert de Wadi Rum qui se dépose sur tout. Le bruit des vagues à Essaouira qui couvre tout le reste.

Aucune intelligence artificielle ne peut vous préparer à ça. Elle peut vous dire que la température moyenne à Bangkok en janvier est de 28 degrés. Elle ne peut pas vous dire comment vous allez vous sentir quand vous sortirez de l'aéroport Suvarnabhumi à minuit et que cette chaleur moite vous saisira comme une évidence.

C'est la différence entre une information et une connaissance. L'IA maîtrise la première. Le voyage se construit sur la seconde.

Ce que ça veut dire pour ceux qui vendent du voyage

L'IA va transformer le secteur du tourisme. Elle est déjà en train de le faire. Les tâches répétitives, la recherche de disponibilités, la comparaison tarifaire, la rédaction de documents administratifs : tout ça va être automatisé. C'est inévitable et c'est tant mieux.

Mais elle va aussi révéler quelque chose d'essentiel : la valeur irremplaçable du conseiller qui a voyagé. Pas celui qui récite un catalogue. Celui qui a dormi dans ce riad, mangé dans ce restaurant, raté ce bus et trouvé quelque chose de mieux par accident.

L'expertise terrain ne se télécharge pas. Elle s'accumule. Voyage après voyage, pays après pays, erreur après erreur.

L'agence de voyage, l'antidote à l'algorithme

Il y a des gens qui savent où aller. Pas parce qu'ils ont consulté un algorithme. Parce qu'ils y sont allés.

Votre conseiller de voyage qui a dormi dans ce riad, mangé dans ce restaurant, raté ce bus et trouvé quelque chose de mieux par accident, cet humain vaut infiniment plus que dix millions d'avis TripAdvisor agrégés par une machine.

L'IA vous donne ce que tout le monde demande. Un bon agent de voyages vous donne ce que vous n'auriez jamais pensé à demander.

C'est la différence entre quelqu'un qui lit des cartes et quelqu'un qui connaît les routes. Entre quelqu'un qui connaît les prix et quelqu'un qui connaît les gens. Entre un algorithme qui optimise et un humain qui comprend.

Les agences de voyage ne sont pas en train de mourir. Elles sont en train de devenir rares. Et tout ce qui devient rare devient précieux.

La vraie question

L'IA va-t-elle tuer le voyage ? Non. Elle va tuer le voyage médiocre. Celui qu'on faisait par manque d'information, par flemme de chercher, par défaut.

Le vrai voyage, celui qui laisse quelque chose, celui dont on parle encore dix ans après, celui qui change une façon de voir le monde, ce voyage-là ne s'optimise pas. Il se vit.

Et ça, aucun algorithme ne vous l'offrira jamais.


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