J'étais ce mardi matin Porte de Versailles pour l'ouverture de l'IFTM. Sur la scène de l'Arena, Valérie Boned puis Serge Papin ont tenu à peu près le même discours : le tourisme pèse lourd, il veut peser plus, et il a besoin qu'on lui fiche la paix pour investir. Le problème, c'est le décor. Un conflit au Moyen-Orient depuis fin février, une crise énergétique, et une présidentielle dans sept mois. Demander de la visibilité dans ce contexte, c'est un peu réclamer un parapluie en plein ouragan.
Le choc du 28 février
Valérie Boned n'a pas fait semblant. Les belles perspectives affichées l'an dernier au même endroit ont volé en éclats le 28 février, et les trois mois qui ont suivi ont coûté jusqu'à 30 % d'activité aux agences et aux tour-opérateurs. L'été a permis de reprendre des couleurs, la rentrée montre une petite dynamique sur les réservations, mais personne dans la salle ne parlait de rebond. Entre les tensions dans le Golfe, le prix du kérosène et le pouvoir d'achat, la profession avance à vue.
Serge Papin ne l'a pas contredite. Pour le ministre des PME, du Commerce, de l'Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d'achat, « aux effets du changement climatique s'ajoute la crise énergétique que nous connaissons depuis le mois de mars », la pire depuis des décennies, a-t-il ajouté à la tribune, et elle nous oblige « à repenser nos façons de voyager, nos saisons, nos mobilités, nos modèles ». Venant d'un ancien patron de Système U, ce n'est pas une figure de style. « En bon commerçant, j'ai commencé par regarder les chiffres », a-t-il d'ailleurs glissé, en avouant qu'à l'époque de la grande distribution il n'avait pas mesuré le poids du secteur. Un an à Bercy l'a converti : 102 millions de visiteurs internationaux en 2025, deux millions de plus en un an, 77,5 milliards de recettes, en hausse de 9 %, 2 millions d'emplois, 8 % du PIB. « Ils parlent d'eux-mêmes. Ils parlent même très fort. »
« Je pense qu'il faut vraiment se réveiller »
Interrogée sur les enjeux de la profession, Valérie Boned a écarté le vocabulaire convenu. « On parle de transition numérique, de transition environnementale. Moi, je pense qu'on arrive dans une période de révolution. » Et elle déplace utilement le débat : « On a beaucoup pensé à l'impact de l'IA par rapport aux clients qui allaient se débrouiller seuls. Moi, je pense qu'il y a une transformation des entreprises très profonde, avec une course à la compétitivité et à la productivité qui révolutionne vraiment les process. »
Le ton est moins optimiste qu'elle ne le revendique. « Certaines entreprises ont saisi ça à bras-le-corps, d'autres un peu moins. Je pense qu'il faut vraiment se réveiller. » Et surtout : « Nos collaborateurs, nos entreprises ne sont pas formés. C'est-à-dire qu'on va perdre. » Voilà le vrai sujet, dans un secteur qui vit une vague de rachats et de transmissions, où les emplois ne sont ni les mieux payés ni les plus qualifiés. La formation, on en parle toujours « un peu à côté ». Cette fois, elle la met au centre. Reste à la financer.
La CAT, ou le pari de l'union
C'est la première fois que Valérie Boned s'exprimait officiellement comme présidente de la Confédération des acteurs du tourisme, élue le 8 septembre en tandem avec Nicolas Dayot, le patron de l'hôtellerie de plein air. Présidente des Entreprises du Voyage, présidente d'honneur du salon, patronne de la CAT : concentrer autant de représentativité sur une seule personne est un choix. Il dit surtout que le secteur a compris qu'il perdait à parler en ordre dispersé.
La CAT, c'est 22 fédérations, 70 000 entreprises, un million de salariés, et une convention signée demain matin avec ADN Tourisme. « 22 métiers différents, mais inscrits dans une chaîne de valeur unique qui a du sens. » L'ambition est chiffrée, faire passer le tourisme de 8 % à 10 % du PIB d'ici 2035, soit 60 milliards d'euros, et le constat qui va avec : « D'autres secteurs économiques sont bien plus visibles alors qu'ils représentent moins. Il faut qu'on prenne notre place en tant qu'industrie. »
Le message à l'État est net : ne pas servir de réservoir « en période de discussion du projet de loi de finances », et qu'on cherche plutôt ce que le tourisme peut apporter que ce qu'on peut lui prendre. « Que ça devienne une évidence, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. On se bat pour ça. » Elle a salué au passage les dossiers débloqués avec l'État, taxe de séjour et calendrier scolaire. Et Serge Papin lui a répondu sur son terrain : le Premier ministre vient de promettre aux entreprises, dans une lettre envoyée la semaine dernière, un budget 2027 sans impôt nouveau et un « pacte Papin » pour faciliter la reprise des entreprises par leurs salariés. C'est précisément ce que la profession réclame. On verra ce qu'il en reste à la sortie du Parlement.
Le paradoxe des 10 %
Reste une contradiction que personne n'a soulevée ce matin. L'objectif des 10 % du PIB suppose une décennie de croissance continue. Or le premier moteur de cette croissance, l'aérien long-courrier, est précisément celui que la crise du kérosène et les tensions géopolitiques fragilisent le plus. On ne fait pas passer le tourisme de 8 à 10 % du PIB avec des avions cloués au sol et des Français qui arbitrent leurs vacances au prix du plein. La CAT devra dire comment elle compte tenir sa trajectoire si l'environnement international ne se calme pas, et ce n'est pas un détail : c'est la crédibilité de tout le plaidoyer.
Le ministre, lui, a choisi la confiance, et il l'assume. « Il y aurait mille raisons de douter. Et pourtant, nous pouvons avoir confiance. » Sa réponse à la crise tient en un mot : diversifier. « Ne plus penser seulement en destinations, mais penser en expériences », combiner les offres, « donner envie de rester une nuit de plus, une semaine de plus », développer l'agritourisme, l'œnotourisme, le vélotourisme, le tourisme de savoir-faire. C'est ainsi, dit-il, que la France tiendra son objectif de 100 milliards d'euros de recettes internationales en 2030 et deviendra « la première destination mondiale du tourisme durable ». Il a aussi trouvé la formule de la matinée pour décrire les professionnels : ceux qui transforment « une brochure en projet, un projet en réservation, une réservation en voyage et un voyage en souvenir ». C'est joli. Ça ne remplit pas un avion.
Sauf que, justement, le ministre a parlé d'avions. Un passage est passé un peu inaperçu : il a cité les Outre-mer, qui attirent de plus en plus de clientèles internationales à fort pouvoir d'achat, et l'ouverture de nouvelles lignes comme Tokyo-Papeete et Réunion-Bangkok. Autrement dit, la diversification passe aussi par de nouvelles routes aériennes vers les territoires ultramarins, à l'écart des hubs du Golfe. Pour une fois qu'un ministre du Tourisme parle de desserte plutôt que de patrimoine, on note.
Rendez-vous le 1er décembre
Tout cela converge vers une date. Le 1er décembre, la CAT organise un « grand oral du tourisme » où les candidats à la présidentielle, « les candidats eux-mêmes », a insisté Valérie Boned, seront invités à dire ce qu'ils feront de la première destination mondiale. « On va aller le chercher de façon musclée. » L'exercice est malin. Il oblige les prétendants à se prononcer sur un secteur qu'ils traitent d'ordinaire en variable d'ajustement, quelque part entre la fiscalité locale et la promotion des territoires.
On verra qui vient, et qui vient avec autre chose que des chiffres de fréquentation. Car la demande du secteur, au fond, est politique avant d'être économique : être reconnu comme une industrie, avec une stratégie qui survive aux remaniements. Depuis dix ans, le tourisme a changé de tutelle presque à chaque gouvernement. Voilà la première stabilité à obtenir.
L'Ouzbékistan, ou les nouvelles routes
Un mot enfin de l'invité d'honneur. Pour cette 48e édition, placée sous le thème de « La valeur du voyage », avec près de 180 destinations et 1 650 marques, l'Ouzbékistan tient la vedette et l'Arena porte son nom. Le ministre a parlé d'un « partenariat stratégique de long terme », d'une « perle » de la route de la Soie, vanté Boukhara, Khiva, Tachkent et Samarcande, et glissé, l'air de rien, que le pays est « très sécurisé ». Dans une année où les routes traditionnelles vers le Golfe et le Moyen-Orient se sont refermées, l'Asie centrale a une carte à jouer. Ce n'est pas un hasard si le salon l'a mise en avant cette année-là.
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